Djazagro fait le point sur une transition qui commence toujours par la même étape.
Tout part de la mesure
Mouloud Hedid a présenté sa conférence « Industrie 4.0 et performance agroalimentaire en Algérie » à l'Agora des Experts. Il y a décrit un secteur qui pèse plus de 2 milliards de dollars et emploie plus de 150 000 personnes, mais dont le taux de rebuts se situe entre 8 et 15 %, le taux de rendement synthétique entre 60 et 70 %, et l'écart de productivité avec les standards internationaux entre 30 et 40 %. Le tout dans un contexte de coûts énergétiques croissants, d'exigences renforcées des grandes surfaces et de normes de sécurité alimentaire de plus en plus sévères.
Face à ces pressions, il ramène systématiquement la transition numérique à un point de départ unique. Avant de parler d'intelligence artificielle ou de blockchain, une PME agroalimentaire doit répondre à une question simple, qu'est-ce qu'elle perd, et où. Dans la majorité des cas, souligne-t-il, cette réponse n'existe pas. On fonctionne à l'intuition, au cahier de relevés manuscrit, au « on a toujours fait comme ça ».
Le point d'entrée le plus rentable est donc la supervision des processus critiques. Là où les pannes coûtent le plus cher, là où les rebuts sont les plus élevés, là où une rupture de chaîne du froid détruit de la valeur en silence. « Ce n'est pas la technologie la plus spectaculaire qu'il faut choisir, c'est le problème le plus coûteux qu'il faut attaquer en premier », résume-t-il.
Cette approche recoupe la définition retenue par la Commission de la science et de la technique au service du développement des Nations unies dans son rapport La quatrième révolution industrielle au service d'un développement inclusif, qui décrit l'Industrie 4.0 comme le passage à des systèmes de production intelligents et connectés, intégrés et contrôlés au moyen de capteurs et d'équipements reliés à des réseaux numériques. Le même document relève que la grande majorité des entreprises manufacturières des pays en développement mettent encore en œuvre des procédés fondés sur des technologies analogiques, et que la visibilité obtenue sur chaque étape de production est précisément ce qui permet de repérer les gisements d'optimisation.

Trois briques technologiques suffisent pour démarrer
Mouloud Hedid ramène l'équipement de départ à trois éléments. D'abord des capteurs IoT industriels installés sur les équipements critiques. Un capteur de température ou d'humidité de qualité industrielle se situe entre 7 000 et 20 000 DA l'unité, tandis que les capteurs vibratoires destinés à la maintenance prédictive montent à 200 000 DA et plus par point de mesure.
Ensuite un tableau de bord cloud, souscrit par abonnement mensuel pour quelques dizaines de milliers de dinars, qui devient le cockpit de pilotage en temps réel du site. Enfin la traçabilité par QR codes appliquée à chaque lot de production, qu'il décrit comme le sésame du référencement en grande distribution.
Cette troisième brique dépasse la seule logique commerciale. La documentation et l'enregistrement constituent la douzième et dernière étape de la démarche décrite par la FAO dans sa boîte à outils Bonnes Pratiques d'Hygiène et HACCP, publiée à partir des Principes généraux d'hygiène alimentaire du Codex Alimentarius. Numériser cet enregistrement raccourcit la durée d'un audit, sécurise un dossier d'export et réduit le périmètre d'un éventuel rappel produit.
Ce que cela coûte, et en combien de temps
Les ordres de grandeur avancés par le consultant sont précis. Un projet pilote sérieux, intégration, formation des équipes et mise en service comprises, demande entre 2,5 et 6 millions de DA d'investissement initial. Un déploiement à l'échelle de l'usine se situe entre 12 et 36 millions de DA. Les gains cumulés en réduction des rebuts, des arrêts machine et des pertes énergétiques permettent selon lui un retour sur investissement en 6 à 12 mois.
La stratégie qu'il recommande consiste à cibler le goulot d'étranglement le plus coûteux et à faire en sorte que chaque phase finance la suivante. Le piège absolu, insiste-t-il, c'est de vouloir tout déployer d'un coup.
Les cas documentés à l'international vont dans le même sens. Le rapport de la CNUCED rapporte l'expérience de l'usine Renault Cacia, au Portugal, documentée par cinq chercheurs portugais dans la revue Applied Sciences. Des capteurs de vibration et de température y ont été installés sur une machine au long historique de pannes, avec un seuil d'alerte et un seuil d'alarme. L'anomalie détectée à temps a permis d'acheter la pièce de rechange sans urgence et de programmer l'intervention pendant une période de faible activité, sans perte de production. Les auteurs chiffrent le retour à environ 200 % de l'investissement initial.
Le gain ne se limite pas à la maintenance. McKinsey & Company estime qu'une fonction maintenance entièrement numérisée peut faire progresser la disponibilité des actifs de 5 à 15 % et réduire les coûts de maintenance de 18 à 25 %. Sur le volet énergétique, Efficiency Vermont, l'opérateur public d'efficacité énergétique de l'État du Vermont, décrit le cas de Husky Injection Molding Systems, fabricant de moules pour l'industrie plastique. L'installation de compteurs divisionnaires a révélé deux gisements invisibles jusque-là, une pression de circuit trop élevée et des équipements tournant à vide, pour 200 000 dollars économisés chaque année. Là encore, c'est la mesure qui a rendu la perte visible.
Quatre leviers pour financer la transition
Reste la question que se pose tout dirigeant devant ces montants, celle du financement. Mouloud Hedid en détaille quatre voies, rarement mobilisées ensemble.
Les dispositifs de subvention peuvent couvrir 30 à 50 % du projet, ce qui change la nature de la décision d'investissement. Le crédit bancaire reste accessible à taux préférentiel sur ce type de projet de modernisation industrielle. Le leasing d'équipements permet un paiement progressif adossé à la mise en service, sans immobiliser la trésorerie sur un seul exercice. Enfin les partenariats technologiques, construits sur un partage de valeur avec le fournisseur de solution, alignent l'intérêt de l'intégrateur sur les résultats obtenus plutôt que sur la seule vente de matériel.
Combinés à sa logique d'escalier, où chaque phase finance la suivante, ces leviers ramènent le ticket d'entrée réel à une fraction du budget global du projet.
Le coût n'est plus le premier obstacle
Interrogé sur la hiérarchie réelle des freins, Mouloud Hedid en identifie trois, mais pas dans les proportions habituellement supposées.
Le coût d'accès aux technologies est le frein le plus souvent invoqué et c'est celui qui a le plus reculé ces cinq dernières années. Le cloud a supprimé le besoin de serveurs locaux, le modèle SaaS a transformé des investissements lourds en abonnements mensuels. « L'argument du coût prohibitif est devenu largement un réflexe psychologique plus qu'une réalité économique », tranche-t-il.
Le déficit de compétences est réel mais surestimé dans sa nature. Le problème, explique Mouloud Hedid, ne tient pas à la capacité des ingénieurs algériens, mais au fait que les formations existantes ne sont pas suffisamment orientées vers l'application industrielle concrète. On forme des informaticiens et des automaticiens séparément, alors que l'Industrie 4.0 exige leur convergence sur une ligne de production. Le rapport de la CNUCED pose le même diagnostic à l'échelle des pays en développement, en relevant que le risque d'inadéquation des compétences augmente à mesure que les technologies progressent, et en plaçant l'accompagnement des PME dans la montée en compétences numériques de leurs salariés parmi les priorités des pouvoirs publics. Le constat rejoint celui d'Ali Zineddine Boumehira, maître de conférences au Département de Technologie Alimentaire de l'École Nationale Supérieure Agronomique, dont la conférence sur les technologies alimentaires de demain pointait le même écart croissant entre besoins industriels et compétences disponibles.
Reste le frein le plus profond et le plus sous-estimé, la culture d'entreprise. La culture de la donnée suppose d'accepter que l'intuition du dirigeant, aussi précieuse soit-elle, ne suffit plus, et de rendre visibles des performances qu'on préférait parfois ne pas mesurer. Mouloud Hedid dit avoir vu des entreprises échouer leur transformation non parce que la technologie ne fonctionnait pas, mais parce que le dirigeant n'était pas prêt à lire ce que les données lui montraient. Et d'autres réussir avec des moyens modestes, simplement parce que la décision de piloter par les faits mesurés avait été prise.
Attendre les fondamentaux revient à ne jamais commencer
C'est la question qu'il juge la plus piégeuse. La réponse intuitive consisterait à optimiser d'abord la chaîne logistique, à régulariser l'approvisionnement en matière première, à harmoniser les normes, puis à digitaliser. Cette logique séquentielle est selon lui précisément ce qui entretient le retard, parce que ces problèmes ne se résoudront pas d'eux-mêmes.
Il rappelle que les pertes post-récolte atteignent 25 % dans certaines filières, et qu'un système de capteurs sur la chaîne de stockage et de transport permet d'identifier exactement où, quand et pourquoi elles surviennent. Sans données, on formule des hypothèses. Avec des données, on construit un plan d'action. La digitalisation ne vient pas après les fondamentaux, elle les éclaire.
L'ordre de grandeur est cohérent avec le suivi mondial de la FAO. D'après son portail de données sur les indicateurs des ODD, 13,3 % de la nourriture produite dans le monde était perdue en 2023 entre la récolte et le commerce de détail, un niveau quasi inchangé depuis 2015. Les fruits et légumes atteignent 25,4 %, l'Afrique subsaharienne 23 % tous produits confondus, contre 10 % en Amérique du Nord et en Europe. La FAO attribue explicitement la persistance de ces taux à des difficultés systémiques d'infrastructure post-récolte et de chaîne d'approvisionnement, soit exactement le champ qu'une supervision instrumentée permet de documenter.
Certains prérequis minimaux restent nécessaires, connectivité réseau fiable, alimentation électrique stable, minimum de formalisation des processus. Mouloud Hedid estime ces conditions déjà réunies dans la majorité des zones industrielles algériennes.
Où en est l'Algérie de sa masse critique de compétences
Le consultant a développé la théorie de la masse critique des compétences, ce seuil à partir duquel le progrès industriel se nourrit de lui-même sans soutien politique constant. Sa réponse est volontairement nuancée. L'agroalimentaire algérien n'est pas au seuil, mais il n'en est pas structurellement loin.
Ce qui manque n'est pas l'intelligence industrielle, c'est la densité. Il faut un nombre suffisant de cadres et de techniciens formés aux outils numériques appliqués à l'usine, pas à la technologie en général, pour que la dynamique devienne auto-entretenue. Aujourd'hui, l'Algérie compte des pionniers isolés, des entreprises remarquables portées par un dirigeant visionnaire, mais qui ne font pas encore système et partagent trop peu leurs retours d'expérience. Avec une stratégie volontariste de formation et de démonstration par l'exemple, il situe ce seuil à trois à cinq ans.
Ce diagnostic croise l'un des cinq axes de la Stratégie nationale de transformation numérique, présentée en mai 2025 à Alger par la Haut-commissaire à la numérisation Meriem Benmouloud sous le thème « Pour une Algérie numérique 2030 », consacré aux ressources humaines, à la formation, à la recherche et au développement.
À quoi ressemblera l'usine algérienne dans dix ans
Interrogé sur l'horizon, Mouloud Hedid décrit un directeur de production pilotant son outil depuis un tableau de bord intégré où chaque machine communique son état en temps réel. Les pannes sont anticipées trois semaines à l'avance, les recettes s'ajustent automatiquement en fonction du lot de matière première reçu, la traçabilité est totale du champ au rayon et vérifiable par le consommateur d'un simple scan.
Ce ne sera pas une usine sans humains, précise-t-il, mais une usine où les humains décident, créent et résolvent des problèmes complexes, pendant que les machines mesurent, surveillent, répètent et alertent.
La filière laitière la mieux placée pour ouvrir la voie
Quant au secteur susceptible d'y parvenir en premier, sa réponse est la filière laitière. La contrainte de la chaîne du froid rend la supervision IoT immédiatement rentable, chaque rupture de température coûtant cher et se détectant facilement. La FAO va dans le même sens en recommandant que les points critiques soient surveillés en continu chaque fois que c'est possible, et en citant le relevé de température comme exemple type. Le secteur est structuré, avec des entreprises de taille suffisante pour absorber un projet pilote.

La pression réglementaire et commerciale fait le reste. Mouloud Hedid en dénombre cinq strates qui se cumulent sur une même ligne de production, la maîtrise des points critiques au titre des exigences HACCP, la certification selon la norme internationale ISO 22000, l'étiquetage obligatoire mentionnant ingrédients, allergènes et valeurs nutritionnelles, la certification Halal, et les cahiers des charges propres à la grande distribution. Chacune de ces strates repose sur la même matière première, des enregistrements fiables et retrouvables. La certification Halal est à cet égard un cas d'école, puisque la conformité aux règles religieuses islamiques suppose de pouvoir remonter la chaîne d'approvisionnement lot par lot, ce qu'un registre papier rend coûteux et qu'un système de traçabilité numérique rend immédiat. Pour un exportateur algérien visant les marchés du Golfe ou l'Afrique, c'est un argument commercial autant qu'une contrainte.
Il ne sous-estime pour autant ni la conserverie ni la transformation céréalière, dont les chaînes de valeur longues démultiplient chaque point d'optimisation sur l'ensemble du processus.
Une innovation primée qui illustre le propos
La démonstration la plus tangible de cette logique a été distinguée sur le salon lui-même. La médaille d'or du concours Djaz'Innov 2026 est revenue à Fres-co System®+, développé par l'exposant italien GOGLIO SPA dans le secteur Emballage.
Le cœur de l'innovation tient à la gravure d'un code unique sur le noyau de la bobine de complexe flexible. Lu par la machine automatique, ce code identifie chaque bobine, transmet en temps réel ses caractéristiques techniques et ses paramètres de production, suggère la meilleure combinaison de réglages selon le matériau chargé, dialogue avec une plateforme IIoT en corrélant les caractéristiques de la bobine avec les performances de la machine, puis collecte et analyse les données de production pour optimiser le processus.
Une mesure, une donnée, une décision. C'est exactement l'enchaînement que décrit Mouloud Hedid, transposé ici à l'échelle d'un consommable de production.
Djazagro, quatre jours pour se rencontrer vraiment
Le levier le plus puissant pour accélérer, selon lui, tient en une phrase, mettre dans la même salle ceux qui ont commencé et ceux qui hésitent. Quand un directeur d'usine constate qu'un concurrent direct a amélioré ses résultats avec un investissement maîtrisé, le débat cesse de porter sur l'opportunité de se transformer pour porter sur la méthode.
Retrouvez l'ensemble des acteurs de la chaîne, du process au conditionnement, lors de la prochaine édition de Djazagro, du 12 au 15 avril 2027 au Palais des Expositions d'Alger - SAFEX.
