Intervenant à l’Agora des Experts, Farid Kadi est praticien de terrain, formateur, et observateur attentif d'une filière qu'il accompagne depuis une quinzaine d'années. Ingénieur agronome de formation, éco-toxicologue, Farid Kadi a forgé son expertise entre le Québec, où il a étudié à l'Université de Sherbrooke et à l'Institut Armand-Frappier de Montréal, et l'Algérie, où il exerce dans la sécurité sanitaire des aliments depuis 2011. Aujourd'hui gérant du bureau d'études Consulting Solutions Accompagnement, il assure également des formations en management de la qualité dans plusieurs universités du territoire national. Son regard sur l'état de la sécurité alimentaire algérienne mérite d'être partagé, tant il conjugue rigueur scientifique et connaissance fine des contraintes industrielles.
Le HACCP, une méthode mondiale à l'épreuve des réalités locales
Au cœur de son propos, un acronyme revient sans cesse : le HACCP. Derrière ces initiales se cache le système d'analyse des dangers et points critiques pour leur maîtrise, une approche préventive reconnue à l'échelle mondiale et adossée aux principes du Codex Alimentarius. Farid Kadi en résume l'esprit avec ses mots : « C'est une méthodologie, c'est un système qui permet de s'assurer que le produit est sain, indemne de tout danger et qu'il est salubre pour la consommation. »
Mais l'expert pointe une difficulté de fond, souvent sous-estimée. La méthode, d'origine américaine, s'est diffusée en Algérie à travers des traductions et des adaptations dont la qualité n'est pas toujours au rendez-vous. « On s'inspire de techniques traduites d'une manière officielle ou d'une manière non réaliste », observe-t-il. Résultat, sur le terrain, on rencontre parfois plusieurs interprétations d'un même concept pour un cahier des charges qui devrait pourtant être unifié. Cette hétérogénéité complique le travail des industriels comme celui des organismes de contrôle, et brouille la lisibilité d'un référentiel qui gagne à rester rigoureux. À ce titre, l'articulation avec des cadres normatifs stabilisés comme la norme ISO 22000, qui intègre justement les principes HACCP dans un système de management complet, constitue une piste de consolidation pour les entreprises engagées dans la démarche.
Trois freins récurrents à la mise en place du système
Interrogé sur les blocages concrets, Farid Kadi identifie trois obstacles principaux, qu'il énumère sans détour. Le premier tient à l'historique du foncier industriel, souvent contraint, difficile à mobiliser et rarement pensé au départ pour accueillir les exigences d'hygiène qu'impose une démarche HACCP. Le deuxième concerne les compétences et la formation des inspecteurs chargés d'accompagner la mise en place du système : sans expertise homogène côté contrôle, la démarche perd en cohérence. Le troisième, enfin, relève du calendrier. Le délai de deux ans généralement octroyé aux entreprises pour se mettre en conformité lui paraît « vraiment très court » au regard de l'ampleur des transformations à conduire.
De ces contraintes découle un paradoxe qu'il formule sans ambages : alors que le HACCP devrait être vécu comme un outil de progrès, il est aujourd'hui souvent perçu comme une charge. « Réellement, ils trouvent que le HACCP maintenant, c'est un fardeau », rapporte-t-il à propos de certains industriels. Le renversement de cette perception, de la contrainte vers la valeur ajoutée, constitue l'un des enjeux majeurs des prochaines années pour la filière algérienne.

Foncier, eau, énergie : les conditions industrielles d'une montée en gamme
Pour Farid Kadi, la sécurité sanitaire ne se joue pas seulement dans les procédures : elle dépend aussi de conditions industrielles amont trop souvent négligées. Trouver un foncier proche des centres urbains et propice à l'installation d'unités conformes reste un casse-tête, d'autant que le contexte le complique. L'expert cite pêle-mêle les effets du changement climatique, les tensions sur l'eau, les difficultés d'accès à l'électricité et la question sensible de l'approvisionnement en matières premières.
Sa recommandation est de créer de nouvelles zones industrielles adaptées, de tailles variées, pour accueillir petites, moyennes et grandes entreprises. Il insiste aussi sur la nécessité de sécuriser la disponibilité des intrants, dans un environnement mondial instable. Les industriels de l'agroalimentaire connaissent bien ces à-coups : les cours internationaux du cacao, du blé ou du lait évoluent au gré d'une offre et d'une demande qui débordent largement les frontières nationales. Pour absorber ces fluctuations et préserver la pérennité de l'activité, Farid Kadi appelle à un soutien accru de la puissance publique, à travers des financements et des crédits ciblés. Sans cette assurance sur l'amont, difficile de demander aux entreprises d'investir sereinement dans la qualité.
Un consommateur algérien devenu acteur de sa sécurité alimentaire
Le tableau n'a pourtant rien de pessimiste, car l'expert observe une évolution qu'il juge décisive : la transformation du consommateur lui-même. En une décennie, l'Algérien a développé, selon lui, un véritable sens des responsabilités en matière d'éthique et de maîtrise des toxicités. « Quand je rentre dans les centres commerciaux, je trouve qu'il prend la peine de lire, de se poser des questions, de chercher quel est le meilleur produit », témoigne-t-il, décrivant un acheteur qui compare, s'informe et consulte les avis avant de choisir.
Ce changement culturel a des effets tangibles sur l'offre. « Depuis dix ans, le consommateur algérien a développé une autre culture de la sécurité alimentaire, et elle continue de s'accroître avec le temps », résume Farid Kadi. Il pointe en particulier deux secteurs où cette exigence a nourri un dynamisme remarquable : « Dans le domaine du chocolat et du fromage, on a connu un rebondissement phénoménal depuis dix ans. » Cette montée en gamme de la demande crée un cercle vertueux : mieux informé, le consommateur pousse les industriels à élever leur niveau de qualité, ce qui rejoint précisément l'ambition d'une démarche HACCP bien conduite.
De la dégustation à la formation : les propositions portées à Djazagro
Fidèle du rendez-vous algérois, Farid Kadi salue la qualité de l'édition, qu'il estime supérieure aux précédentes, tant par la richesse de l'offre que par le soin apporté à la présentation des produits.
Cette exigence de qualité, saluée par Farid Kadi, entre en écho avec les dispositifs déjà déployés par le salon : l'Espace Formations, lancé pour rapprocher les jeunes générations des écoles et des cursus spécialisés, et l'Agora des Experts, espace de conférences et d'ateliers où se croisent praticiens, chercheurs et industriels. Autant de passerelles entre le terrain et la transmission des savoir-faire, au service d'une filière qui cherche à professionnaliser ses pratiques.
Le témoignage de Farid Kadi illustre bien ce que Djazagro cherche à provoquer : des rencontres qui font émerger les vrais enjeux, du foncier industriel à la formation, en passant par la maîtrise sanitaire et l'écoute d'un consommateur devenu plus exigeant. Vous retrouverez ces échanges et ces perspectives lors de la prochaine édition, qui se tiendra du lundi 12 au jeudi 15 avril 2027 au Palais des Expositions d'Alger - SAFEX.
