À l'occasion de Djazagro 2026, l'ingénieur Mimoun Youcef Islem a présenté à l'Agora des Experts une lecture chiffrée du marché national de l'emballage et identifié cinq segments à forte valeur ajoutée encore sous-exploités en Algérie.

Le marché algérien de l'emballage est massif, mais sa valeur reste captée à l'étranger. Ce paradoxe a servi de fil rouge à la conférence donnée par Youcef Islem Mimoun à l'Agora des Experts de Djazagro 2026, le 14 avril dernier. Diplômé en sciences de conservation et de conditionnement des denrées alimentaires de l'École Supérieure des Sciences de l'Aliment et des Industries Agroalimentaires (ESSAIA), l'ingénieur est un habitué du rendez-vous algérois, dont il fréquente les allées depuis six éditions consécutives, cette fois en qualité d'intervenant. Son champ d'expertise couvre l'ensemble du conditionnement, du packaging primaire à l'amélioration de la durée de vie des produits, en passant par les contraintes réglementaires applicables aux matériaux au contact des aliments.

Sa présentation à Djazagro s'est concentrée sur une question simple : où investir aujourd'hui pour capter de la valeur sur le marché algérien de l'emballage. La réponse, étayée par des données du marché national, prend la forme d'une cartographie de cinq segments encore sous-exploités, et d'une mise en garde sur ceux qui ne le sont plus.

Un marché massif, mais piégé dans les commodités

Avant d'aborder les opportunités, Youcef a rappelé l'ampleur du paradoxe algérien. En 2024, le pays a importé pour 225 millions d'euros de machines d'emballage et 299 millions d'euros de technologies plastiques, ce qui le place au premier rang africain des importateurs de technologies d'emballage. Pourtant, les emballages techniques restent largement importés et la consommation locale de carton et de plastique demeure inférieure à celle du Maroc et de la Tunisie. Le diagnostic tient en une formule, livrée plusieurs fois pendant la conférence : « L'argent ici en Algérie suit la moindre résistance technologique, mais non pas la valeur. La valeur attend les personnes qui ont le courage d'aller où personne ne regarde. »

L'orateur a identifié trois segments aujourd'hui saturés et sur lesquels il déconseille d'entrer : les sacs plastiques standards, le PET basique (préformes et bouteilles) et le carton ondulé mono-couche destiné au marché domestique. Dans chacun de ces univers, la barrière à l'entrée est faible, la technologie est éprouvée, les fournisseurs sont nombreux, et la guerre des prix laisse peu de marge aux nouveaux entrants. « Pour les gens qui veulent investir dans ces segments, ce n'est pas la fortune, c'est un piège », résume-t-il.

Une demande domestique structurellement porteuse

Le second pilier de l'argumentaire repose sur la solidité de la demande. L'Algérie compte environ 31 000 entreprises agroalimentaires actives, 233 unités de production pharmaceutique et plus d'une centaine de projets supplémentaires en cours d'agrément, ainsi que 2 000 exportateurs actifs sur 120 pays. La filière pharmaceutique algérienne représenterait à elle seule près d'un tiers des usines du continent africain, avec un taux d'autosuffisance nationale en médicaments supérieur à 80 %.

Cette photographie sectorielle est doublée d'un cadre stratégique national. La feuille de route agricole et agroalimentaire 2026 prévoit un budget public d'environ 5,8 milliards de dollars, avec un objectif explicite de relever la part de la transformation locale, en passant de 32 % à 68 % à l'horizon 2030. « Si on veut doubler la transformation locale, alors la demande en emballage suit mécaniquement », souligne Youcef. Ce raisonnement structurant ouvre, selon lui, une fenêtre de trois à quatre ans pour positionner des outils industriels sur les segments à plus forte valeur ajoutée.

Bol blanc rempli de dattes, avec quelques dattes disposées autour sur une surface beige.

Niche 1 : le conditionnement premium des dattes export 

La première opportunité concerne directement un fleuron du terroir algérien. Selon les données de l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), l'Algérie figure dans le trio mondial des producteurs de dattes, avec une production annuelle supérieure au million de tonnes et la variété Deglet Nour comme variété phare. Le pays a exporté 83 000 tonnes de Deglet Nour en 2023, en hausse de 44 % par rapport à 2019, et les autorités visent une valeur d'exportation cible de 250 millions de dollars pour la filière. Le problème, souligne Youcef Mimoun, est que la matière première algérienne est régulièrement reconditionnée à l'étranger, qui capte ainsi la valeur ajoutée des coffrets premium, des barquettes vitrées et des emballages sous atmosphère modifiée destinés à la grande distribution européenne ou aux duty-free du Golfe.

Niche 2 : les films flexibles multicouches haute barrière

Deuxième segmeant identifié, celui des films complexés à haute barrière, ces structures multicouches indispensables au conditionnement des produits laitiers, de la charcuterie, du café ou des snacks. Le marché national en consomme déjà pour plus de 100 millions de dollars d'imports annuels, alors que la production locale de films PA, EVOH ou PVDC est quasi nulle. La dépréciation continue du dinar, conjuguée à la pression sur les délais et les coûts d'importation depuis la Turquie ou l'Union européenne, crée selon l'orateur un environnement favorable à la substitution. Les industriels du lait et du fromage, soumis à des exigences de durée de conservation croissantes, sont identifiés comme clients « anchor » naturels.

Niche 3 : l'emballage pharmaceutique primaire

La troisième niche s'inscrit dans le sillage du plan de souveraineté pharmaceutique algérien. Blisters PVC ou alu-alu, flacons, piluliers, sachets-doses : la quasi-totalité de l'emballage primaire pharma est aujourd'hui importée, pour un volume estimé à plus de 700 millions de dollars par an. Or, comme l'a rappelé Youcef l'Agence nationale des produits pharmaceutiques (ANPP) accompagne la mise en service progressive de nouvelles unités et les laboratoires nationaux cherchent désormais des partenaires locaux fiables, conformes aux Bonnes Pratiques de Fabrication. « 233 unités pharma, ce qui est important, et ce qui montre que les laboratoires pharmaceutiques ont besoin d'un partenaire local fiable, propre et conforme à la norme », a-t-il insisté pendant son intervention.

Niche 4 : les barquettes thermoformées sous atmosphère modifiée (MAP)

La quatrième opportunité concerne les rayons frais. Les barquettes thermoformées avec atmosphère modifiée (MAP), qui combinent dosages de dioxyde de carbone, d'azote et d'oxygène pour multiplier par deux ou trois la durée de conservation des viandes, volailles ou produits de la mer, sont déjà la norme dans les linéaires marocains et tunisiens. En Algérie, la majorité des rayons frais reste cantonnée au vrac réfrigéré ou au film étirable, alors que la grande distribution moderne et les centrales d'achat exigent désormais des standards alignés sur ceux des marchés voisins. La conformité au Règlement (CE) n° 1935/2004 sur les matériaux destinés à entrer en contact avec les denrées alimentaires devient, dans ce contexte, un prérequis non négociable pour qui vise les marchés d'exportation.

Niche 5 : l'emballage secondaire pour le e-commerce

Dernière niche, et probablement la plus rapide à activer, l'emballage secondaire pour le e-commerce algérien. Le marché national des ventes en ligne, estimé à 1,5 milliard de dollars en 2024, a vu son volume de transactions tripler en quatre ans. Avec un taux de pénétration d'Internet supérieur à 76 % et plus de 10 000 livraisons quotidiennes aux pics, le pays produit déjà plusieurs dizaines de millions de commandes par an, mais l'écosystème logistique recycle encore largement des cartons improvisés ou des polybags non renforcés. Youcef Mimoun identifie un besoin annuel de plus de 20 millions d'unités d'emballage e-commerce spécifiques : formats optimisés, doubles bandes retour, polybags renforcés adaptés au last-mile urbain, enveloppes matelassées hybrides.

Trois questions à se poser avant d'investir

Au-delà de la cartographie, l'ingénieur a livré une grille de lecture en trois questions, destinée aux industriels qui hésitent encore. Premièrement, le client cible souffre-t-il d'un problème d'emballage non résolu ? Deuxièmement, est-il réaliste de franchir la barrière technique dans un horizon de douze mois ? Troisièmement, peut-on facturer plus cher que l'import tout en restant compétitif ? « L'emballage algérien n'a pas besoin d'un conglomérat. Il a besoin de cinq spécialistes qui maîtrisent chacun leur niche mieux que n'importe quel importateur turc », a-t-il conclu.

Pour Youcef, la fenêtre 2026, dictée par la conjonction du plan agroalimentaire, de la pression à l'export et de l'essor du e-commerce, ne se rouvrira pas indéfiniment. « C'était un plaisir d'être conférencier à Djazagro. J'ai visité six éditions et j'espère vraiment contribuer à faire évoluer ce segment qui est en pleine croissance », a-t-il conclu à l'issue de son intervention.

Rendez-vous du lundi 12 au jeudi 15 avril 2027 au Palais des Expositions d'Alger - SAFEX, pour la prochaine édition du salon Djazagro.

Crédit image : VD Photography - Unsplash