Transformation de la pomme de terre et de la tomate, chambres froides financées au plus près des exploitations, réglementation du bruit en zone habitée, le froid algérien change d'échelle et de géographie. Climatec Boulanaache a conçu pour ce marché un groupe frigorifique silencieux qui a été nommé Coup de Cœur du jury Djaz'Innov 2026. Mohamed Boulanaache, Directeur Marketing de l'entreprise, décrit une demande qui se déplace et se diversifie.
Publié le 09 septembre 2026 à 1:44 | Modifié le 10 septembre 2026 à 10:58

Longtemps, le froid agricole algérien s'est concentré dans de grands entrepôts et des plateformes de régulation. Il se déploie désormais ailleurs, dans des chambres froides de quelques centaines de mètres cubes construites au bord des exploitations, dans des ateliers de transformation installés à la sortie des villes, dans des dépôts de proximité coincés entre deux immeubles. Ce déplacement change les exigences imposées aux équipements. Climatec Boulanaache y a répondu avec un groupe frigorifique silencieux, récompensé par le Coup de Cœur du jury Djaz'Innov 2026.

Mohamed Boulanaache est Directeur Marketing de Climatec Boulanaache, une entreprise qui fabrique ses équipements frigorifiques à Birtouta, au sud d'Alger, et qu'il décrit comme « une société familiale spécialisée dans la réfrigération, de pères en fils, depuis deux générations ». Il revient sur la genèse de ce produit et décrit un marché où la demande se déplace, se fragmente et s'ouvre aux fabricants locaux.

Mohamed Boulanaache pose avec le trophée Djaz’Innov lors du salon Djazagro.

Un trophée pour une nuisance que personne ne traitait 

Le dimanche 12 avril 2026, le jury du concours Djaz'Innov a décerné à Climatec Boulanaache son prix Coup de Cœur pour un groupe frigorifique conçu pour le milieu urbain. L'idée est née d'un constat. « Nous avons identifié une problématique par rapport aux nuisances sonores relatives aux équipements frigorifiques des chambres froides », explique Mohamed Boulanaache. Un groupe frigorifique fonctionne en continu, souvent en extérieur, sur un toit ou dans une cour. À proximité d'habitations, ses ventilateurs et son compresseur deviennent une source de conflit, de jour comme de nuit.

La réglementation algérienne fixe le cadre. Le décret exécutif n° 93-184 du 27 juillet 1993 limite le niveau sonore admis dans les zones d'habitation à 70 décibels en période diurne, de 6 heures à 22 heures, et à 45 décibels la nuit. Ce seuil nocturne est difficile à tenir pour un équipement qui ne s'arrête jamais, et il conditionne de fait l'implantation d'une chambre froide en zone habitée.

Faute de solution disponible, l'entreprise a conçu la sienne. « Nous avons eu l'idée de développer ce projet en interne, avec nos ingénieurs, et aussi pour la production », poursuit le directeur marketing, qui constate qu'« aujourd'hui, il n'y a pas réellement de fabricant spécialisé dans ce type de produit ». Le groupe associe des ventilateurs à faible vitesse de rotation, une isolation acoustique et un carénage de protection, peut travailler en moyenne et basse pression grâce à un ventilateur de culasse, et il est entièrement fabriqué à Birtouta.

Pomme de terre, tomate, le froid suit la transformation 

Ce produit répond à une demande que Climatec Boulanaache voit grandir sur le terrain. « Nous assistons au développement de la transformation du produit agricole algérien, la pomme de terre, la tomate, ce qui nous amène à apporter des solutions et à accompagner les investisseurs dans les infrastructures pour faire de la production », observe Mohamed Boulanaache.

Deux unités industrielles de refroidissement et de condensation ThermoKey équipées de ventilateurs.

Les chiffres confirment le mouvement. Selon le quotidien Horizons, l'Algérie est le deuxième producteur africain de pomme de terre derrière l'Égypte, avec 73 000 hectares consacrés au tubercule pour la campagne 2024-2025, et la filière fait face à deux défis, augmenter les capacités de stockage et accélérer la transformation en frites surgelées, chips ou purées. Côté tomate industrielle, la wilaya de Relizane a récolté plus de 1,2 million de quintaux sur environ 1 000 hectares lors de la campagne 2025-2026, d'après la Direction des services agricoles citée par Algérie Eco, avec une production expédiée vers des unités de transformation d'Annaba, Sétif, Blida, Tipasa et Tlemcen, en plus des unités locales. Chaque maillon de cette chaîne, du point de collecte à l'atelier de transformation, appelle du froid.

Les capacités existantes restent limitées au regard des besoins. Dans un recensement communiqué en octobre 2021, le ministère du Commerce comptait 2 984 chambres froides déclarées, pour une capacité de 3,5 millions de mètres cubes, et 1 860 entrepôts totalisant 6,4 millions de mètres cubes. Dans une analyse publiée en mai 2026 par Le Matin d'Algérie, Abdelkader Otsmane, expert judiciaire en froid, estime les capacités frigorifiques actuelles à 3 ou 4 millions de mètres cubes, évalue les besoins de la seule filière pomme de terre entre 2,5 et 4 millions de mètres cubes et situe l'objectif national entre 12 et 15 millions de mètres cubes à l'horizon 2035, soit un parc multiplié par trois ou quatre. Le même expert chiffre les pertes de fruits et légumes en Algérie entre 20 et 30 % faute de chaîne du froid adaptée.

Tabrid, des chambres froides de 300 à 5 000 m³ au plus près des exploitations

Les pouvoirs publics ont choisi de répondre par le petit et le moyen volume. Fin juillet 2025, le ministère de l'Agriculture, du Développement rural et de la Pêche a signé des accords avec six banques publiques pour financer la réalisation, par les agriculteurs, de chambres froides et d'entrepôts frigorifiques de 300 à 5 000 m³. Le dispositif a été lancé officiellement début janvier 2026, avec un objectif rapporté par le quotidien Horizons, faire émerger des pôles de stockage au plus près des exploitations, là où l'afflux des récoltes contraint les producteurs à vendre vite, parfois à des prix défavorables. Selon les conditions publiées par le Crédit Populaire d'Algérie, le crédit Tabrid couvre jusqu'à 90 % du coût du projet dans la limite de 150 millions de dinars, sur dix ans au plus, avec des intérêts pris en charge à 100 % par le ministère.

Une multiplication de chambres froides de taille modeste, dispersées dans les bassins de production, à proximité des villages, des marchés et des ateliers, dessine une autre géographie du froid. Ces installations n'ont ni les terrains dégagés ni les locaux techniques des grandes plateformes. Elles s'implantent sur des parcelles serrées, au contact des habitations, et leurs exploitants ne sont pas des frigoristes. L'analyse du Matin d'Algérie pointe d'ailleurs un parc en partie ancien et énergivore, et place l'efficacité énergétique et la maintenance spécialisée parmi les priorités. Le bruit, la sobriété et la simplicité d'entretien deviennent des critères d'achat à part entière.

À l'échelle mondiale, l'enjeu est du même ordre. Selon la note d'information publiée en avril 2025 par l'Institut International du Froid, 12 % de la production alimentaire mondiale est perdue en raison d'une chaîne du froid insuffisante, le développement des infrastructures frigorifiques pourrait éviter la perte de 475 millions de tonnes d'aliments par an, et le secteur du froid représente déjà 20 % de la consommation mondiale d'électricité. Le parc de systèmes frigorifiques croît le plus vite dans les économies émergentes et en développement. Concevoir des équipements plus silencieux et plus sobres n'est donc pas une niche, c'est la direction du marché.

Un marché qui s'ouvre aux fabricants locaux

Climatec Boulanaache montre qu'une partie de ces nouveaux besoins peut être couverte par des fabricants algériens. Djazagro est l'endroit où cette offre rencontre la demande. « Djazagro, c'est un rendez-vous incontournable pour notre société », résume Mohamed Boulanaache. « C'est un événement qui nous permet de nous développer et qui nous ouvre d'autres portes vers le domaine agricole et la transformation. En général, on rencontre des entrepreneurs, des agriculteurs, des transformateurs. »

L'édition 2026 a réuni 600 exposants et 700 marques venus de 28 pays et 25 000 visiteurs professionnels. Selon les enquêtes du salon, 79 % de ces visiteurs ont un rôle décisionnaire dans les achats et 96 % viennent de 50 wilayas d'Algérie, ce qui donne aux fournisseurs d'équipements une vue directe sur les projets qui se montent dans les bassins de production. Le secteur process agroalimentaire, qui couvre la réception des matières premières, la transformation, le conditionnement et le stockage, est celui où se croisent industriels, transformateurs, investisseurs agricoles et distributeurs.

Le trophée obtenu en 2026 a aussi une valeur pour l'entreprise. « C'est notre première fois », confie Mohamed Boulanaache. « Pour nous, ça met en valeur ce que nous avons apporté sur le produit, et ça va nous encourager à nous développer encore plus. » Pour la prochaine édition, le concours Djaz'Innov, réservé aux exposants, annoncera ses nominés en mars 2027 lors d'une conférence de presse à Alger et remettra ses trophées le lundi 12 avril 2027, premier jour du salon. Le dossier repose sur une documentation technique en français et en anglais et une photo de qualité de l'innovation.

Rendez-vous à Djazagro 2027 du lundi 12 au jeudi 15 avril 2027 au Palais des Expositions d'Alger - SAFEX.